397027 Articles référencésÀ la une0 Article aujourd'hui

"La violence contre les femmes trouve son origine dans le schéma social patriarcal"

"La violence contre les femmes trouve son origine dans le schéma social patriarcal"
54 réactions

INTERVIEW - Le 25 novembre était célébrée la Journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes. Au Maroc, au grand dam de la société civile, la situation reste pour le moins alarmante avec 15% des Marocaines qui subissent des violences corporelles, selon une enquête réalisée en 2009. Ce phénomène est parfois banalisé, comme le montre une récente série de micro-trottoirs diffusée sur le net, dans laquelle des hommes interrogés justifient ouvertement la violence à l'encontre des femmes. "Les femmes doivent recevoir une raclée une fois de temps en temps", dira l'un d'entre eux. En mars dernier, la législation marocaine avait été renforcée avec l'adoption d'un projet de loi pour lutter contre les violences faites aux femmes. Ce texte de loi suscite néanmoins des réserves chez les associations féministes. La société marocaine dispose-t-elle des armes nécessaires pour combattre ce fléau? Comment expliquer sa banalisation? La société marocaine est-elle encore profondément sexiste ou y a-t-il des progrès dans ce domaine? Éléments de réponses avec Leila Rhiwi, responsable d'ONU Femmes au Maroc.

HuffPost Maroc: Le Maroc dispose de l'arsenal juridique nécessaire pour lutter contre les violences faites aux femmes?

Leila Rhiwi: Le Maroc a récemment accompli des progrès dans la réponse aux violences faites aux femmes. En 2003, une réforme partielle du code pénal a ciblé les articles qui touchent les femmes et les enfants, notamment par l’introduction de circonstances aggravantes et de sanctions plus lourdes pour les cas de violence conjugale et de viol, ou encore dans la réforme du code du travail par l’incrimination du harcèlement sexuel en le définissant comme abus d’autorité.

La réforme de la moudawana en 2004 a également fait progresser la protection des femmes notamment en élevant l’âge au mariage, en supprimant l’obligation de tutelle et en accordant la garde du domicile conjugal au parent gardien. De même qu’un fonds d’entraide familial a également été institué pour les femmes pauvres divorcées et dont les conjoints ne livrent pas la pension. Enfin, l’adoption de la nouvelle Constitution, incluant une mention claire à ce sujet à travers son article 22.

Ces réformes législatives ont été accompagnées de plans d’action nationaux, comme la stratégie nationale de lutte contre les violences faites aux femmes avec des initiatives portées par différents départements ministériel tel le ministère de la Solidarité, de la femme, de la famille et du développement social, le ministère de la santé avec les cellules d’accueil pour les femmes survivantes de violence au sein des hôpitaux ou encore le Ministère de la Justice et des Libertés avec la création de cellules d’accueil au sein des tribunaux de première instance.

Cette année, le Maroc, avec l’adoption des lois relatives à la traite des personnes et au travail domestique a encore renforcé ses
efforts pour que les femmes et les filles puissent vivre une vie sans violence et jouir de leurs droits fondamentaux.

Les avancées récentes qu’a connues le Maroc doivent être davantage renforcées

Cependant, les avancées récentes qu’a connues le Maroc doivent être davantage renforcées, notamment par un accès renforcé des femmes à la justice, la lutte contre l’impunité à l’égard des auteurs des violences et une politique préventive.

Egalement, une évolution des modèles comportementaux des hommes et des garçons doit être privilégiée et enfin bien entendu, la réalisation de l'égalité des sexes. Nous suivons de près le processus d’adoption annoncée du projet de loi 103-13 spécifique à la lutte contre la violence faite aux femmes et poussons pour qu’il soit conforme aux standards internationaux adoptés par le Maroc et qu’il offre une protection multisectorielle et efficace à toutes les femmes, dans toutes les situations de violence.

Enfin, ONU Femmes prône un accès plus large, pour celles qui ont survécu à la violence, à des réponses de qualité par des services de prise en charge coordonnées dans les domaines de la sécurité, de l'hébergement, de la santé, de la justice et dans d'autres services essentiels.

Ce week-end, une série de micro trottoirs dans laquelle des hommes justifiaient cette violence a été diffusée sur internet. Cette banalisation de la violence vous inquiète-t-elle?

La violence faite aux femmes et aux filles est l’une des violations des droits humains les plus systématiques et les plus répandues à travers le monde. Ce n’est malheureusement pas un phénomène nouveau, ni limité à certains pays. La violence touche toutes les femmes et est présente dans toutes les populations, quelle que soit son niveau socio-économique. Cette violence trouve son origine dans le schéma social patriarcal. En effet, la violence à l’égard des femmes est une conséquence directe de la hiérarchisation des relations entre les hommes et les femmes dans la société.

Cette violence trouve son origine dans le schéma social patriarcal

Ces normes sociales imposent aux femmes et aux hommes des rôles et des responsabilités bien définis qu’ils doivent respecter. Des normes qui exigent des hommes d’être agressifs, puissants, sans émotion et dominants, et des femmes d’être passives, faibles, émotionnelles et dépendantes des hommes sont malheureusement perpétués pas l’éducation et valorisés par les sociétés. Ces rapports de genre déséquilibrés sont aussi confirmés par les résultats de l’enquête nationale sur l’utilisation du temps par les femmes et par les hommes présentée en 2014. Les résultats montrent des écarts considérables dans la répartition du travail domestique entre les hommes et les femmes. Ainsi, 95% des femmes consacrant 5h par jour aux activités domestiques, contre 43 min par jour pour seulement 45% des hommes.

Après des années de lutte et de mobilisation de la société civile et des mouvements des femmes, nous nous sommes rendus compte que les chiffres de la prévalence de la violence ne diminuaient pas de manière significative et nous avons fait le constat que la résistance principale réside dans les mentalités et dans la légitimation sociale de la violence à l’égard des femmes. C’est pourquoi nous menons campagne toute l’année pour mobiliser les femmes et les filles, et de plus en plus les hommes et les garçons, contre les violences faites aux femmes.

A travers des programmes dans les quartiers, nous avons pu toucher les hommes et les garçons des associations sportives de proximité, les gardiens de rue ou encore les chauffeurs de bus et de taxi. Leur postulat de départ questionnait la responsabilité des femmes dans les violences qu’elles subissaient. Avec le dialogue, ces schémas stéréotypés ont pu être dépassés et les bénéficiaires de ces ateliers de sensibilisation sont devenus des ambassadeurs convaincus de l’égalité hommes-femmes.

Je souhaiterai en appeler à la responsabilité citoyenne des journalistes quand il traite de sujets sensibles relatifs aux droits fondamentaux de la personne, dont la violence faite aux femmes.

C’est pourquoi, suite à la diffusion de ces micros-trottoirs, je souhaiterai en appeler à la responsabilité citoyenne des journalistes quand il traite de sujets sensibles relatifs aux droits fondamentaux de la personne, dont la violence faite aux femmes. Il est de leur devoir de proposer au grand public un angle de vue et une analyse pour contrer les messages offensifs qui trouvent malheureusement trop souvent large écho sur les réseaux sociaux. Si cette parole existe, elle doit être encadrée et accompagnée.


La société marocaine est-elle encore profondément sexiste ou y a-t-il des progrès dans ce domaine?

La société marocaine, à l’instar de la grande majorité des sociétés à travers le monde, s’est construite sur un schéma patriarcal qui a cherché à institutionnaliser les rapports de domination de l’homme sur la femme. Depuis des dizaines d’années, la société civile et les mouvements des femmes se sont constitués pour questionner ce rapport de force et pour promouvoir un modèle de société égalitaire où hommes et femmes jouiraient des mêmes droits. Des résultats certains ont été atteints, notamment par la levée de la tutelle masculine. Néanmoins, il reste de nombreux progrès à réaliser.

Comme je le disais, l’inégalité entre les sexes fait partie des violations des droits humains les plus persistantes de notre époque. Bien qu’elles soient combattues depuis de nombreuses années, les inégalités entre les femmes/filles et les hommes/garçons continuent d’exister sous des formes inacceptables dans le monde entier. Cette inégalité sexiste se retrouve dans tous les domaines de la vie : de l’intégrité physique de la fille et de la femme, son droit à l’éducation, au travail, au loisir, à la participation et à la représentation politique, à la carrière professionnelle, à l’expression artistique, à la répartition des tâches domestiques, etc.

Le Maroc, comme de nombreux pays, a adopté des lois et mis en place des mesures pour contrer ces inégalités. Les résistances sociales restent néanmoins très vives. C’est pour cela que nous toutes et tous avons un rôle à jouer. Nous sommes tous confrontés, de près ou de loin, à des situations de discrimination fondée sur le genre. C’est à chacun de réagir et de prendre la parole pour dénoncer ces atteintes à la dignité des femmes.

Que recommandez-vous pour lutter contre ce fléau?

Dans ce contexte, ONU Femmes a fait de la lutte contre les violences faites aux femmes une priorité de son action, priorité qui fait partie de ses six domaines d’intervention stratégique.

Pour remédier aux effets négatifs de la violence à l’égard des femmes, ONU Femmes travaille en partenariat avec les gouvernements, les organismes des Nations Unies, les organisations de la société civile et d'autres institutions pour mettre fin à la violence, sensibiliser l’opinion sur les causes et les conséquences de la violence et renforcer les capacités de nos partenaires en matière de prévention et de réponses à la violence.

Sur le plan normatif, nous appuyons nos partenaires nationaux pour l’harmonisation des lois et règlements conformément aux engagements internationaux du Maroc, dont la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la Déclaration et le programme d’action de Beijing et, plus récemment, les Objectifs de développement durable.

Parallèlement, nous développons des programmes adaptés au contexte et aux priorités nationales. Actuellement, ONU Femmes appuie le ministère de la justice et des libertés pour l’amélioration de l’accès des femmes à la justice et le Ministère de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement social pour la mise en œuvre du Plan Gouvernemental pour l’égalité, et notamment dans son volet de lutte contre les violences faites aux femmes.

Par ailleurs, des partenariats avec des organisations de la société civile ont récemment conduit à la création et d’un réseau national de plus de 60 centres d’écoute et d’orientation pour les femmes survivantes de violence, au renforcement d’un centre multifonctionnel pour les femmes survivantes à Fès et d’un centre d’hébergement et d’insertion professionnelle des mères célibataires à Casablanca.

De nombreuses campagnes de sensibilisation et de mobilisation ont été menées, dont des caravanes annuelles sur le mariage des mineurs.

La lutte contre le harcèlement sexuel et les violences dans les espaces publics urbains est au cœur de deux partenariats stratégiques avec les villes de Marrakech et de Rabat dans le cadre de l’initiative "Des villes sûres et sans violence à l’égard des femmes et des filles".

Enfin, la lutte contre le harcèlement sexuel et les violences dans les espaces publics urbains est au cœur de deux partenariats stratégiques avec les villes de Marrakech et de Rabat dans le cadre de l’initiative "Des villes sûres et sans violence à l’égard des femmes et des filles".

Je voudrais aussi souligner l’existence du Fonds d’affectation spéciale des Nations unies pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes qui est administré par ONU Femmes au nom du système des Nations unies. Ce Fonds soutient chaque année de nombreuses initiatives des organisations non-gouvernementales et des gouvernements. A titre d’exemple, le Fonds soutient actuellement 95 programmes dans 136 pays et territoires, d’une valeur de 56 millions de dollars.

LIRE AUSSI: Le "tuto maquillage" de 2M pour apprendre aux femmes battues à cacher les traces de coups fait polémique

log.ma sur facebook
Page générée en 1.4944s - mise en cache le 2016/12/06 à 00:48